De l'impensable au pensable

Dr. Pamela Chrabieh

Le Liban est un pays diversifié, mais le Québec l’est encore plus, du moins en ce qui concerne les diversités religieuse et ethnique, des croyances et des pratiques. C’est à Montréal que je rencontrais pour la première fois des féministes de toutes tendances et approches : juives, musulmanes, hindoues, bouddhistes, bahaïes, vodouisantes, sorcières, agnostiques, athées, etc. ; des féministes de droite et de gauche, de celles qui rêvent du matriarcat à celles qui militent pour un partenariat équitable ; des hétérosexuelles, lesbiennes, bisexuelles, Queer, et j’en passe… Dans la province de l’érable, de la poutine et de la francophonie nord-américaine, il y a des femmes qui parlent aisément de tout – politique, problèmes de société, environnement, religions, sexualité, … -, qui sont députées et premières ministres, directrices, doyennes, femmes d’entreprise, et femmes au foyer ; des femmes qui partagent leurs histoires et points de vue en s’affranchissant de la honte et de la peur.

Il est évident qu’on trouve au Liban des lieux de liberté d’expression et des pensées/pratiques non-discriminatoires, ainsi qu’une histoire de plusieurs millénaires chargée d’exemples de femmes aux rôles et compétences multiples, et il est évident que je ne cherche pas à dire que le Québec est l’incarnation même de la perfection des rapports entre les genres, ni que le Liban est celle de l’oppression… Le féminisme, en tant que pensée et pratique, je le connus avec ma mère, et à travers ma lecture d’innombrables ouvrages historiques et archéologiques traitant d’anciennes cultures et religions de l’Asie de l’Ouest ; je le connus aussi en m’abreuvant aux œuvres de femmes arabes artistes, poétesses, romancières, académiciennes,… et en militant pour les droits humains au sein d’organismes non-gouvernementaux locaux entre le milieu et la fin des années 90 du siècle dernier. Toutefois, c’est au Québec que je fus introduite au féminisme en tant que mouvement socio-politique interculturel et interreligieux, aux théologies féministes, et à la fameuse pièce de théâtre d’Eve Ensler, « Les Monologues du Vagin » – non censurée !

Ce mot, d’ailleurs, provoque encore l’angoisse et le dégoût chez bien de femmes au Liban. Peut-être parce qu’il fut approprié par des hommes qui le transformèrent en injure ou objet de fantasme… Or, dire le mot ‘Vagin’ en libanais (‘Kess’), dépourvu de toute connotation négative, constitue la première étape de la reconnaissance de la sexualité au féminin, de la pensée et de l’agir au féminin, de l’appropriation du corps des femmes par les femmes, de l’être femme par les femmes. Tant que ce mot (et bien d’autres encore) est utilisé à tort et à travers, tant qu’il est manipulé, surtout pour clamer haut et fort la faiblesse des femmes et leur obligation de soumission, tant que l’impensable accompagne ce mot, on ne peut être surpris de la prolifération de la violence perpétrée à l’encontre des femmes.

L’objectif n’est pas de dire les mots ‘tabous’ tout simplement pour les dire, mais de déconstruire les préjugés et la censure, et penser ces mots ‘autrement’… de les rendre ‘pensables’, de les redire, et d’agir en conséquence. En ce sens, il est impératif de désapprendre ce que nous avons appris au sein de systèmes d’exclusion mutuelle. Il est urgent de comprendre le pourquoi et le comment des choses, de problématiser le canevas épistémologique articulant chaque discours, d’analyser les régimes de vérité à la base de la construction du savoir, d’entreprendre – en utilisant les termes de Muhammad Arkoun – « une archéologie des discours sédimentés et des évidences sclérosées » qui légitiment les volontés de puissance de groupes sociaux en compétition pour l’hégémonie. Il est plus qu’urgent de transgresser les terminologies et concepts dits ‘immuables’ et ‘absolus’, d’interroger la réalité vécue et de pratiquer l’ijtihad (effort d’interprétation) au sein d’un mouvement de renouveau (tajdid) et de réforme (islah). Car plus que la déconstruction, la reconstruction est de rigueur.

Vagin n’est pas un mot ‘sale’. Il n’est pas ce qui définit une femme, ni la faiblesse physique/mentale (je réfère ici au fameux dicton populaire libanais : ‘ne sois pas un vagin’ (ma tkoun kess) – ‘sois un homme’). Il fait partie de l’être femme, lequel est parfois épanoui – un être qui chante sa liberté -, mais dans bien des cas est violé, tant physiquement que psychologiquement. Etre femme, c’est d’être humain, le fruit d’un regard sur soi et sur l’autre, dénué de tout projet d’autojustification et de complaisance dans des poncifs convenus ; c’est de se situer dans une dynamique de critique et d’autocritique constructrices, ces deux facettes de la pensée dialectique qui vont de pair. Il n’est d’ailleurs aucune moisson possible sans ce double effort, vers l’intérieur puisqu’on refuse la mortification, et vers l’extérieur, en vue du dialogue, du partage équitable et de la convivialité – une double moisson qui permet de survivre, de vivre, d’avoir du plaisir et de donner la vie.

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20 Comments

  1. Je suis absolument d’accord Docteure Chrabieh. Les mots tabous, ou même ceux qui sont utilisés à connotation négative devraient être déconstruits et repensés à nouveau. Je suggère de faire pareil par exemple avec les injures libanaises concernant la mère et la soeur d’un homme: ‘kess emmak’, ‘kess okhtak’ etc.
    On en a assez d’être manipulées et de nous traiter d’êtres faibles, tout en faisant de notre vagin (et de notre hymen) l’incarnation de l’honneur de la famille et de la société. L’honneur se trouve dans l’honnêteté, dans la bravoure, dans la bonté, dans la compassion et dans le dialogue. L’honneur s’incarne dans la non-violence!!

  2. Chère docteure, je suis votre blog depuis longtemps, et je vous ai même vue à la télé ce matin sur tele lumière. Bravo pour ce courage au sein d’une société des plus conservatrices en dépit des apparences trompeuses!

  3. Je me souviens de la pièce inspirée des “Monologues du vagin” et qui a fait un tabac à Beyrouth en 2006 !! On l’y avait appelé ‘COCO’ !! Lina Khoury, dramaturge, a dû changer le mot pour ne pas être censurée! Quel dommage!! on a transformé aussi le titre en “Haki Naswan” (ragots de femmes, en arabe), “Monologues du vagin” étant trop cru pour les oreilles ‘chastes’ d’un pays arabe. Oui elle a voulu à l’époque défier l’hypocrisie qui prévaut dans nos sociétés, mais n’est-on pas hypocrite lorsqu’on n’emploie pas les mots tels quels??

  4. J’aime 🙂 et oui chantale, on est hypocrite lorsqu’on accepte de s’adapter au goût de la censure! c’est soit qu’on fait passer le texte comme on l’entend, soit qu’on adopte d’autres channels. mais de s’auto-censurer? aucune libération!

    1. Chantale, Linda, la question que vous soulevez est tout à fait judicieuse. L’auto-censure est la forme de censure la plus pratiquée. Et certainement qu’elle ne contribue pas à l’avancée des droits humains.

  5. I am not comfortable to say out loud ‘vagina’. and i don’t think many women will be, especially in the arab world. but i understand the importance of saying it with a new meaning, certainly not a negative one.

  6. Loin des causes nobles, la question de la sexualité féminine reste encore la plus épineuse au Liban et au Moyen-Orient, avec le crime d’honneur toujours traité avec une tolérance excessive, ainsi que la violence domestique et le viol marital.
    Je me souviens de ‘haki nesswen’. Une ingénieuse idée! mais même en adaptant au contexte libanais, il est dommage de voir le plaisir gâché par les froncements de sourcils et autres soupirs horrifiés d’une grande partie de l’audience de l’époque. ce serait pareil aujourd’hui! rien n’a changé!

  7. Wow !!!
    will Lebanese be able to think beyond pornography when they hear the word ‘kess’? i don’t think so!
    ignorance is widespread in this country! and the few intellectuals are a rare specie. paria!

  8. Merci docteure pour ce beau texte plein de vigueur et de courage. Nous avons toutes besoin les unes des autres. La solidarité est la base de toute réussite. Malheureusement, la jalousie entre femmes (entre hommes aussi, entre hommes et femmes…) est un fléau.

  9. Je seconde Samia!
    La jalousie et l’individualisme, l’ignorance et la peur… ce qui mine une avancée en bonne et due forme en vue de la parité, de l’équité et de la paix.

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