Une demeure à construire, un chemin en devenir

Dre Pamela Chrabieh
(Espace Charenton, Paris, Mars 2014)

A ce jour, le ‘Printemps Arabe’ fait place à un rude hiver. En effet, au-delà des résultats des élections en Tunisie, l’opinion mondiale découvre une Libye des révolutionnaires disloquée, la révolte syrienne se transformer en cauchemar, une Égypte en proie au régime militaire et à la chasse aux sorcières islamistes, une Palestine vivant dans l’apartheid, un Iraq ‘libanisé’ et un Liban ‘iraqisé’, au sein desquels les attentats-suicides sont devenus monnaie courante. Si le désir de liberté a permis à des Frankenstein politiques d’être, ces mêmes aberrations se sont donné pour mission d’étouffer toute pensée libre. La restriction des espaces d’expression est une réalité et l’imposition d’une compréhension étriquée de la loi divine risque de renvoyer ces pays aux âges les plus sombres de leur histoire. (…)

Il est vrai que l’existence même de faiseurs-es ou d’agents-es de paix qui tentent de promouvoir les valeurs de réconciliation nationale et les droits humains, constituerait la preuve de la possibilité de la paix, et que l’hiver ne tarderait pas à faire place à un nouveau printemps. Toutefois, il ne suffit pas d’exister d’une manière ponctuelle et disparate pour qu’un changement durable puisse advenir, pour que le cercle vicieux de la guerre soit brisé, pour transformer tant les mentalités que les systèmes socio-politiques, pour édifier une demeure commune pour tous et toutes. Il faudrait, parmi tant d’autres initiatives à entreprendre :

1-      Déconstruire le choc des ignorances, beaucoup plus que celui des religions/confessions ; celles-ci sont  d’autant plus graves qu’elles sont généralement inconscientes – ignorance de l’autre, de ses croyances, de ses traditions, de ses us et coutumes, de ses aspirations à la dignité et à la reconnaissance de son identité, de ses joies, peines et espérances.

2-      Construire un savoir libéré du regard qui enferme les autres (et soi-même) dans des appartenances étroites, des stéréotypes, et qui transforme les traumatismes en mémoire édificatrice de la paix. Se libérer n’implique pas de se constituer un savoir normatif et définitif tel celui qui fut déconstruit. Il s’agit d’entreprendre une démarche interrogative, inséparable de la métamorphose, ondulatoire, telle la figure de l’arabesque.

3-      Créer les conditions concrètes afin que puissent être dépassées ces deux impasses : d’une part, le rigorisme bigot du néo-salafisme et la culture de la violence, et d’autre part, les paradigmes idéologiques importés, issus de la condescendance néocoloniale.

Cette démarche de déconstruction et de construction-création, dans laquelle souvent quelque chose nous échappe, encore plus important que ce que nous pouvons saisir, nous accaparer et circonscrire, ce chemin en devenir, ne peut advenir sans une véritable communion humaine au sein de nos sociétés, dont la libanaise. (…) Cette communion, telle que je la conçois, est le dépassement des frontières tout en respectant la richesse des différences. Il s’agit du passage de la tolérance, de la simple coexistence au quotidien ou le voisinage indifférent, à la convivialité, laquelle contribue à dépasser toute tendance à vouloir choisir entre la négation de soi et celle de l’autre. Chaque pays, quels que soient ses déchirements, devrait avoir sa communion. Sans quoi, ce ne serait pas un pays, mais, selon Régis Debray, « un morceau de lune ». (…)

Dans l’Apocalypse de Jean, il y est dit que Jésus-Christ ouvre la voie au salut. Avec Marx, c’est le prolétariat et le parti. Mais pour l’apocalypse libanais et arabe, seule la communion humaine pourrait être le Messie (le Sauveur), pourrait prolonger l’itinéraire humain à voix multiples, en tenant compte du flou des frontières, de ce qui nous échappe, au-delà des singularités et communautarismes absolus/absolutistes. (…)

Il me semble qu’en dépit de tous les obstacles auxquels nous faisons face dans le monde arabe et notamment au Liban , la situation actuelle ouvre la porte au changement, à la subversion contre les avatars de l’histoire tumultueuse et sanguinaire, à la transformation des mentalités dichotomiques victimes- bourreaux vers une responsabilisation partagée, qui désacralise les seigneurs de la guerre encore au pouvoir, et qui favorise une citoyenneté actrice de paix pesant dans les choix à venir. (…)

Reste à oser aller à contre-courant, à franchir ensemble les frontières qui séparent, à muer la douleur en souvenir fondateur, à retenir la principale leçon de la guerre – qu’elle ne se reproduise plus ! – et comme le dit si bien Pierre Messmer : « Les Libanais n’ont jamais cessé de résister pour conserver leur liberté et leur identité. Ils ont subi de nombreuses invasions, ils ont affronté les pires épreuves, ils ont maintes fois été menacés de disparaître mais ils n’ont jamais désespéré de leur pays (…). A l’instar des Québécois par exemple, les Libanais démontrent qu’un peuple qui ne se résigne pas ne peut pas mourir ».

[hr]
(Passages de ma conférence présentée à l’Espace Charenton, Paris, 9 Mars 2014)

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  1. Je partage ce souffle d’optimisme en ce beau matin de dimanche à Beyrouth, en dépit de tout.

  2. “Reste à oser aller à contre-courant, à franchir ensemble les frontières qui séparent”! Oh que c’est difficile… En voyant ce qui se passe à Tripoli au quotidien, et en d’autres lieux au Liban, en voyant ce qui se passe en Syrie, en Iraq, et ailleurs en ce pauvre Moyen-Orient en sang et flammes, je ne peux être optimiste.

  3. Permettez-moi de partager ces deux citations sur l’optimisme:
    “A pessimist sees the difficulty in every opportunity; an optimist sees the opportunity in every difficulty.”
    ― Winston Churchill
    “We are all in the gutter, but some of us are looking at the stars.”
    ― Oscar Wilde, Lady Windermere’s Fan

  4. Le « printemps arabe » était un mouvement jeune, plutôt laïc, à l’allure occidentalisée – d’où le lyrisme qui s’est alors emparé des sociétés médiatiques en Europe et en Amérique du Nord. Il produit des dirigeants qui se veulent des musulmans pratiquants, austères et rigoureux, adeptes de diverses Charia. « L’hiver arabe », la glaciation… Mais il y a un monde entre le salafisme de certains et l’islam du parti majoritaire au Maroc.
    Tous vont être confrontés à l’exercice du pouvoir, à la gestion de leur économie, à l’écart entre leurs promesses et la réalité. Ils seront jugés aux élections suivantes, à moins qu’ils ne captent le scrutin. Ils seront aussi jugés sur leur respect du droit des minorités,

  5. La citoyenneté, sens et non sens.
    La seule substance à 100% issue de la bonne terre de nos ancêtres où leurs mains, leurs visages labourés par la force des convictions et la résilience face à la médiocrité de tant de poliques faites en leurs noms tient malgré tout le coups. Ce sont une génération de la société civile, des cinquantenaires au coeur vifs prêts à monter sur Mars pour servir d’une vue panoramique chaque bout de la patrie et une jeunesse formidable ouvertes à évaluer le dysfonctionnement ambiant et à répondre par les mesures de la cohérence, aux lourdes épreuves dominées par un épais brouillard d’obscurantisme: Celui, des têtes basses, des esprits fermés aux besoins communs de tous, des apparences astiquees mais rarement trompeuses, du faux effort des belles tournures de phrases interrogatives sans réponses et des creuses exclamations. Elles ne servent à justifier que des expressions théâtrales et le culte de personnalités en faillites continues d’adhérence nationale. Le sens de nos appartenances dans les urgences sécuritaires et socio économiques qui prévalent au quotidien ne consisterait plus
    uniquement à parler pour dire ce qu’on pense et
    que tout autre libanais sait, dit ou tait à force d’avoir attendu inutilement tant de promesses, de projections dans l’air sur les priorités au présent et à l’avenir d’un Liban constamment suspendues aux événements du cadre régional et du monde qui tourne autour…Ainsi le seul point salutaire sur lequel on pourrait encore s’entendre, quelque soit la tendance partisane défendue, c’est de s’arrêter à chercher midi à la quatorze heure de nos différences et de souder nos points communs. En acceptant sans honte notre géant besoin de convalescence de toutes les influences indigestes et peut être en reconnaissant nos indigestions par une diète des appartenances multiples, on pourrait alors mieux décider du sens, des directions et surtout de prendre la juste distance de tous les non sens!?
    Joe Acoury.

  6. Merci Pamela ( j’arrive pas a te taguer..) pour ta contribution certaine au quotidien, de rappeller l’importance du ” lien” fondateur de la cohésion dans le tissu sociale, de la volonté de dépasser les dichotomies stériles, de lutter contre une fixité abrutissante et surtout de croire, d’encourager et de motiver a la possibilité de penser, de voir et de faire différemment, dans l’évolution, ensemble, au delà des limites prévisibles et des dialogues interrompus.

  7. le printemps arabe n’est qu’une metaphore. Rien n’a change pour le meilleur. Sauf petre en tunisie. Mais pour nous au machreq cest la galere. Meme l’enfer.

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