Le Moyen-Orient sans Soumission

soumissionUn de mes étudiants universitaires en Théologie émit le commentaire suivant il y a quelques jours: “la liberté individuelle est absente en islam, et est certainement introuvable dans le Coran. De ce fait, il est impossible pour le musulman et la musulmane de relire leurs  écritures sacrées selon le contexte dans lequel ils vivent; ils ne peuvent devenir autonomes, individus libres, ni de ce fait devenir autonomisants (du terme ‘autonomisation’ = empowerment)”. Affirmation réductrice d’une religion, d’une histoire, de visions et de pratiques tellement riches de par leur complexité et leurs apports, qu’il m’est apparu indispensable d’en parler, et de suggérer, pour commencer, la lecture de l’ouvrage suivant: ‘L’islam sans soumission’, par Abdennour Bidar (Albin Michel, 2008).

La soumission, dans ce cas, est définie en tant que ‘servitude dénuée de libre-arbitre, d’autonomie, d’indépendance, de choix éclairé, etc.’. Rappelons que de la racine sémitique ‘slm’, on obtient tant ‘salam’ = paix, qu’ ‘islam’ = soumission. Soumission à la volonté divine. Les deux termes sont d’ailleurs liés: l’être humain est appelé, selon le message coranique, à se soumettre à la volonté de Dieu, et cette soumission engendre la paix en soi et avec les autres. Toute personne soumise est appelée donc ‘muslim’ = musulman, ou ‘muslima’ = musulmane. Même Abraham, Jésus, Adam, et tous les prophètes antérieurs au prophète Muhammad, cités dans le Coran, sont donc ‘muslimoun’  = ‘musulmans’. Ce sens élargi du terme ‘islam’ sous-tend un sens élargi du terme ‘soumission’, puisque l’être humain est appelé à… Mais il a le choix de répondre à l’appel… Nulle contrainte en religion!

Toutefois, les idéologies et pratiques excluant les libertés individuelles, et assimilant ‘soumission’ à ‘servitude contraignante’, amalgamant ‘soumission au divin’ à ‘soumission au roi/empereur/calife/clerc/zaim/chef de clan…’, furent  – et sont encore- nombreuses à travers l’histoire de l’islam. Le philosophe Abdennour Bidar propose donc comme ‘sortie de secours’ le concept de “self-islam”. Il nous offre ici une manière radicalement moderne de lire le texte coranique et a l’audace d’édifier un nouvel existentialisme, non plus athée, ni chrétien, mais pleinement musulman.

Le concept de Self-islam exhorte les croyants et les croyantes musulmans-es à se demander quel type de musulmans et de musulmanes ils/elles ont envie d’être, plutôt que de rester indifférenciés dans une obéissance collective à la loi religieuse et aux coutumes. Il ne s’agit pas uniquement de promouvoir la réappropriation individuelle du Coran afin de contester le monopole des interprétations des oulémas. La question posée dans cet ouvrage concerne la réinterprétation du concept de la servitude humaine dans le Coran. Après tout, la vision d’un dieu qui écrase les hommes et les femmes, produit des sociétés où les hommes s’écrasent mutuellement, et certainement, l’homme serait enclin à écraser la femme – système patriarcal.

L’approche de ce philosophe est certes novatrice et courageuse. Néanmoins, serait-elle suffisante pour contrer la montée fulgurante des fanatismes dans la région moyen-orientale? L’appel à la liberté individuelle et à l’amour du prochain n’a pas empêché des individus relevant d’autres religions comme le Christianisme, de pratiquer l’oppression et l’humiliation de peuples entiers – pensons uniquement aux croisades, colonialismes, inquisitions, etc. Donc, même si le message des écritures sacrées est interprété d’une manière ‘ouverte à l’altérité’, répondant au contexte, et s’éloignant de toute contrainte, les interprétations exclusivistes et opprimantes occupent largement l’espace socio-politique et médiatique.

Il est évident qu’une réforme de la pensée religieuse au Moyen-Orient devrait advenir pour permettre une véritable révolution des mentalités, et donc un véritable changement des gestions socio-politiques des diversités. Un islam ‘sans soumission’ au sens de ‘sans contrainte’; des religions ‘sans soumission’, lesquelles permettraient aux individus d’être autonomes, responsables, jouissant du libre-arbitre… Mais plus encore… Tout le système de pensée au Moyen-Orient devrait être ‘repensé’, avec ses schèmes tant religieux que non-religieux. Repenser n’implique pas de tout rejeter, mais de questionner, de débattre, de dialoguer, de trouver des points communs, une unité dans la diversité. Repenser c’est faire advenir un processus de ruptures et de continuités. C’est sortir de la stagnation, de la résignation, de la haine, de la violence et de la ‘zombitude’ dans lesquelles nos sociétés baignent!!

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  1. Ma réponse est toujours et encore, et je passe mon temps à le répéter : il faut une Haute Critique, comme a connu la Bible, c’est-à-dire une critique qui va à l’origine même, à 3asr Al-Tadwin et plus encore, il faut une critique scientifique (dans tous les sens du mot : science positive, sciences humaines etc.) du Coran. Sinon rien, mais rien ne fera de changement radical, rien! Et oui, à coups de marteau, comme Nietzsche, sur des têtes en béton rendues ainsi par les siècles il faut un marteau qui ouvrent les concepts.

  2. Oui tout à fait. Nous traversons une période cruciale où des choix fondamentaux doivent être faits, sans quoi le ‘mal’ (l’ignorance, la violence, …) ne fera qu’empirer. Des choix philosophiques, sociaux, politiques, économiques… Les coups de marteau = assainissement nécessaire. Des mentalités, des modes de vie et des praxis à changer. Une refonte de nos cultures sur d’autres critères.

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